États généraux de l’enseignement supérieur – Un sentiment d’urgence devant les dérives de l’éducation


Sous-financement public, inféodation des établissements à la formation de la main-d’œuvre et aux intérêts de l’entreprise en contradiction de leurs missions véritables, adoption de modes de gouvernance inspirés du secteur privé au détriment de la collégialité, forte présence d’enseignants précaires et mal payés, en l’occurrence les chargés de cours, pauvreté persistante des étudiants : sur toutes ces questions et sur bien d’autres, les partenaires des communautés universitaires et cégépiennes ont tenté, non sans succès, de gommer leurs divergences en vue de faire front commun et de concevoir un programme d’action en prévision des prochaines élections québécoises, qui auront lieu dans environ 18 mois.

Tels sont quelques-uns des constats qu’on retient au terme des États généraux de l’enseignement supérieur, qui se sont déroulés les 18, 19 et 20 mai derniers, à l’Université Laval. L’événement a constitué un grand succès, notamment en raison de la forte participation – alors qu’on attendait environ 150 personnes, il en est venu 450 –, mais aussi par la richesse des échanges et le désir de dégager des consensus.

En ce qui concerne le financement, les données sont connues : il manque au bas mot 425 $ millions dans le budget des universités et une centaine de millions dans celui des cégeps. La nécessité de réinvestir dans l’enseignement supérieur constitue un consensus fort parmi les participants.

Consensus il y a aussi sur la précarité financière de trop nombreux étudiants, qui cumulent une dette moyenne de 10 000 $ à l’obtention de leur baccalauréat sans nécessairement obtenir un emploi suffisamment rémunérateur pour faire face à cette dette dans un délai raisonnable. C’est sans parler de la croissance importante des étudiants-parents dans la population étudiante, de la précarité sociale, de l’isolement et des problèmes de santé qui affectent les étudiants. Les problèmes de santé seraient d’ailleurs responsables de 11 % des abandons des études à l’université. La solution ? Rémunérer les stages, augmenter le salaire minimum à 15 $, abolir la contribution parentale dans le calcul de l’aide financière et, plus fondamentalement, instaurer la gratuité des études à l’université, tel que le préconisait le Rapport Parent.

La condition des chargés de cours, très nombreux à ces États généraux, a également constitué une préoccupation majeure. Précaires, les chargés de cours qui se consacrent exclusivement à l’enseignement doivent vivre avec un revenu annuel de l’ordre de 30 000 $ alors que le salaire moyen d’un professeur d’université se chiffre à 95 000 $. Tant à l’université qu’au cégep, les chargés de cours sont souvent écartés des instances décisionnelles et leurs activités de recherche sont mal reconnues. Il est par ailleurs connu que les relations entre les chargés de cours et les professeurs sont souvent conflictuelles. Le président du syndicat des professeurs de l’Université de Montréal, M. Jean Portugais, en a étonné plusieurs en reconnaissant le bienfondé des doléances des chargés de cours et en suggérant que les deux groupes tiennent un colloque pour atténuer, sinon pour résoudre leurs différends.

La question la plus complexe tient cependant à la prévalence du néolibéralisme à l’échelle planétaire et à l’influence néfaste qu’il exerce sur les systèmes d’éducation. Ce sont en effet les crédos néolibéraux qui sont tenus responsable du virage utilitariste de l’éducation et son arrimage aux objectifs de productivité et de développement économique. Bien sûr, les collèges et les universités exercent un rôle majeur dans la formation professionnelle et ce rôle essentiel est là pour durer, mais c’est une erreur de croire qu’il s’agit là du premier but de l’éducation. Celle-ci doit avoir pour première préoccupation de former des personnes, des citoyens conscients des problèmes du monde actuel, dotés de capacités d’analyse, d’esprit critique et de valeurs éthiques. Or, on observe un recul de la formation générale et des sciences sociales et humaines en général au profit des sciences et technologies.

C’est la même prépondérance néolibérale qui entraîne le recul de la collégialité dans la gestion des établissements, les conseils d’administration étant dorénavant composés d’une majorité de membres externes, généralement issus du monde de la finance et de la grande entreprise, qui influencent le développement des établissements en faveur de leurs convictions et de leurs intérêts.

L’événement de ce mois de mai comportera assurément une suite. Au cours du mois de juin, le comité organisateur pour en faire le bilan et déterminer la suite des choses. Un prochain rendez-vous devrait d’ailleurs avoir lieu l’automne prochain, probablement avec l’objectif de concocter un plan d’action en vue des élections provinciales prévues pour le mois d’octobre 2018.

Le défi est de taille. C’est une chose de dégager des consensus parmi les personnes qui vivent au quotidien dans les cégeps et les universités, c’en est une autre, autrement plus ambitieuse, d’en faire un consensus social et l’enjeu d’une élection. Comme l’a noté au début de la plénière la journaliste Francine Pelletier, l’animatrice de l’événement, « nous sommes tous orphelins de 2012 », une façon de rappeler que le « printemps érable » a révélé un malaise diffus mais profond au regard de l’évolution de la société québécoise, et que ce malaise est susceptible d’engendrer un mouvement de contestation pour peu que les circonstances favorables soient réunies. Le monde universitaire et collégial parviendra-t-il à créer ces circonstances favorables ?